Article Volume 35:1

De La Légitimité Du Pouvoir

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McGILL LAW JOURNAL

REVUE DE DROIT DE McGILL

Volume 35

Montreal

1989

No I

De la lMgitimit du Pouvoir

Simone Goyard-Fabre*

The concept of legitimacy is central to much
of political and legal theory. Yet its precise
content has evolved considerably over time.
This article presents a comparative and histor-
ical analysis of the evolution of the concept of
legitimacy from its classical origins, through
theological, rationalist and traditionalist strains
of modem political thought to its contempo-
rary forms in twentieth century political the-
ory. Focussing on the relationship between the
concepts of legitimacy, power and legality, the
author concludes with an examination of con-
temporary notions of a crisis of legitimacy as
a general phenomenon affecting political,
legal, social and economic order.

Le concept de Ia 16gitimit6 joue un rrle impor-
tant dans la throrie du droit et de la politique.
Toutefois, le contenu de ce concept a sensible-
ment vari6 au cours des sicles. Cet article pr6-
sente une analyse
.istorico-comparative de
l’6volution du concept de Ia 16gitimit6, de ses
origines classiques, de ses expressions th~olo-
giques, rationalistes et traditionnalistes, h son
expression contemporaine dans la th~orie poli-
tique du 20e sicle. L’auteur examine le rap-
port entre ]a 16gitimit6, la 16galit6 et le pouvoir
dans ]a pens~e europrenne de ce sicle, et ter-
mine avec une analyse de l’id~e de la crise de
16gitimit6 comme phenom~ne gdn~ral affectant
les ordres politique, juridique, social et
6conomique.

*Professeur de Philosophie h l’Universit6 de Caen, Directeur du Centre de Philosophie politique
etjuridique (URA – CNRS). Ce texte a W r~dig6 h partir d’une confrence prononcde h la Facult
de Droit de Gen~ve (Centre de Philosophie du droit), le 7 juin 1989.
Revue de droit de McGill
McGill Law Journal 1989

McGILL LAW JOURNAL

[Vol. 35

Sommaire

Introduction
I.

Les modules historico-philosophiques du concept de 16gitimit6
1. Le modle thdologique de la ligitimiti
2. Le modle rationaliste de la ligitimiti
3. Le modale traditionnaliste de la ligitimitd

II. Au coeur du problme : 1’6quivocit6 de la r~f~rence A la oi >>

1. L’enjeu du problame
2. Ligaliti et l6gitimitd : Weber et Ferrero
3. L’ambivalence du rapport du Pouvoir t la loi

III. Les crises de la 16gitimit6 ou le probIme de la 16gitimation

1. La crise de ldgitimitj dans les socits occidentales
2. Le sens du probkme de la ligitimation

Introduction

En sa plus large acception, le concept de ligitimit6 constitue un rempart
contre le caprice ou l’anarchie, l’arbitraire ou l’insens6. I r~pond au besoin qu’a
l’homme d’assurance, de confiance et de coh6rence. Parce qu’elle traduit le
refus de la fantaisie et de l’imaginaire dans la sphere de l’action quotidienne, la
16gitimit6 est un facteur de s6rieux et de crddibilit6: ainsi, une excuse ou une
prdtention l6gitime est-elle recevable ; un salaire 16gitime, 6tant justifi6, n’est
pas critiquable ; une union ou une filiation i6gitime regoit le sceau et la garantie
du droit. La 16gitimit6 porte en soi la marque du juste. Elle s’accompagne done
d’autorit6.

Aussi congoit-on ais6ment que l’id6e de 16gitimit6 s’impose au monde
politique. Dans l’ombre de la souverainet6, essence de la Res publica, la l6gi-
timit6 donne au Pouvoir sa pl6nitude et sa force symbolique. Max Weber a mon-
tr6 que, sans 16gitimit6, le Pouvoir est paralys6 et fimit par imploser ; Guglielmo
Ferrero a soulign6 le fait que la 16gitimit6 exorcise la peur qui tenaille gouvem6s
et gouvemants; Hannah Arendt explique que la 16gitimit6 conjure la violence
et le mensonge … Ces effets ne sont gu~re douteux. Mais il faut les expliquer
et cela n’est possible que si l’on saisit la nature m~me de la l6gitimit6.

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DE LA LtGITJMITE DU POUVOIR

k vrai dire, la tqche est d6licate car le concept est complexe, d’autant plus
complexe qu’il est souvent nimb6 d’id6ologie et, partant, sans transparence
imm6diate. De surcrolt, il s’inscrit obstin6ment dans le temps: presque vieile
comme le monde, l’ide de 16gitimit6, par ses lointaines racines, remonte ou
bien aux structures primordiales de la religion’ ou bien a la trag6die grecque2 et
une longue tradition, en traversant l’histoire, en rattache l’id6e a la transcen-
dance divine. Mais il faut aussit6t remarquer que l’ide de 16gitimit6 est
6galement l’un des fleurons de la pens~e politique moderne, au sein de laquelle,
d’ailleurs, elle s’affirme diversement: dans 1’h6ritage de Machiavel, elle appa-
ralt comme ce qui fait contrepoids aux pouvoirs discr6tionnaires du Prince;
dans l’h6ritage des Monarchomaques ou de Hobbes, elle est li6e a des schemes
contractualistes ; selon Horkheimer et Adomo, elle hante << la dialectique des Lumi~res >>3 ; dans l’histoire post-r6volutionnaire, son concept a 6t6 utiIis6 pour
d6fendre les pr6tentions des Bourbons. Aujourd’hui, dans notre si~cle qui
s’ach~ve au milieu des sursauts ou des scl6roses politiques, les id6es de 16giti-
mit6 et de l6gitimation,
. la faveur d’un constat de crise, s’imposent A la
r6flexion. I1 faut donc tenir compte, afm de comprendre l’id6e de 16gitimit6, de
son inscription dans le contexte du temps, en remarquant le pluralisme s6man-
tique qui la caract~rise A raison de sa situation dans des syst~mes politico-
culturels diff6renci6s.

Ces quelques observations commandent notre approche du probl~me. Nous
devons d’abord examiner les modeles de la 16gitimit6 politique en fonction des
principes fondateurs auxquels ils ob6issent. Or, cette typologie r6v~le, sous les
differences, un axiome identitaire : l’homme a besoin de se r6clamer d’un prin-
cipe d’ordre ou d’une r~gle pour 6chapper au chaos ou A l’absurde. Nous
sommes d~s lors conduits au coeur de la difficult6: cette r6f6rence a la r~gle,
assur~ment n6cessaire, est-elle suffisante pour 6vacuer les vertiges et les non-
sens politiques ? En d’autres termes, la conformit6 du Pouvoir a la loi –
sa
lggalitg –
sa Mgitimit ? Ce n’est pas un hasard si
Carl Schmitt, 6tudiant la R~publique de Weimar et Ia crise du systame parle-
mentaire allemand, 6crivait en 1932 Legalitdt und Legitimitdt, et si Ferrero,
relisant les Mimoires de Talleyrand, confessait, en 1943, avoir compris 1’ambi-
valence du rapport du Pouvoir k la loi. Les dates des deux textes, 6videmment,
sont 6loquentes. Mais la pol6mique qui les hante enseigne que, sous l’apparente

lui confere-t-elle validit6 –

Ip.L. Berger, La religion dans la conscience moderne: essai d’analyse culturelle, trad. par

Joseph Feisthauer, Paris, Centurion, 1977.

2W. Krevani, < La naissance du probl~me de la 1gitimit6 et Ia tragddie grecque >>, dans

Ligitimitj et rationaliti, Actes du Colloque d’avril 1985, Grenoble, aux pp. 15 et 20.

par Eliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974.

3M. Horkheimer et T.W. Adorno, La dialectique de la raison :fragments philosophiques, trad.
4 C. Schmitt, Legalitiit und Legitimitait, Munich, Duncker et Humblot, 1932.
5 G. Ferrero, Pouvoir. Les ginies invisibles de la Citj (New York, Brentano’s, 1942) ; Paris, Plon,

1945 A Ia p. 15.

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clart6 d’un vocable presque banal, se cache une signification complexe et
trouble qui suscite, en notre temps, de vives controverses. L’int6rt de ces que-
relles doctrinales drpasse les ideologies qu’elles vrhiculent : il est de porter en
pleine lumi~re la question philosophique des crises de 16gitimit6.

Sans prdtendre ni 6puiser l’ampleur du problhme, ni trancher definitive-
ment dans l’6paisseur de sa difficult6, nous emprunterons trois chemins explo-
ratoires qui expriment trois probl~matiques diff~rentes mais dont nous verrons
converger les conclusions. Ayant bross6 dans un premier point les perspectives
d’une comprehension historico-philosophique du concept de 16gitimit6, nous
scruterons dans un second moment les implications et les difficult6s du rapport
, la loi dans le couple 16galit/16gitimit6, pour nous interroger dans un troisi~me
et dernier temps sur le sens et la port6e philosophiques des crises de 16gitimit6
qui ponctuent la politique.

I.

Les modules historico-philosophiques du concept de lMgitimitO
Jamais dans l’histoire le Pouvoir n’est apparu comme simple puissance.
Comme le remarquait ddja Cicrron, la puissance (potentia) est de l’ordre du fait,
le Pouvoir (Potestas) est de l’ordre du droit ; la puissance se mesure par la force,
le Pouvoir se manifeste par l’autorit6, que l’on dit civile ou politique.
Seulement, pour n’8tre point usurpation et ne point verser dans l’usage de la
force, l’autorit civile ne doit pas se rdsorber dans le fait du gouvemement : elle
doit correspondre au droit de gouverner, c’est-h-dire etre licite et bien fondre.
L’autorit6 politique a besoin de 16gitimit6 pour 8tre ce qu’elle doit 8tre. La l6gi-
timit6 du Pouvoir ne se confond pas avec le fait de la domination; ds l’aurore
de la politique, elle constitue meme un d6fi h toute conception individualiste de
l’autorit6′. II y a donc dans le Pouvoir quelque chose qui est au delA du Pouvoir
et qui le fonde en le justifiant. Ainsi la philosophie politique classique,
6videmment tributaire de son contexte culturel et des conceptions du monde qui
s’y rattachent, a-t-elle assign6 au Pouvoir trois principes de 16gitimit6: un prin-
cipe thrologique, un principe rationaliste et un principe traditionnaliste.

Ces trois mod~les doctrinaux de la 16gitimit6 correspondent dans leurs
grandes lignes h trois ages de la politique. Toutefois, ils ne vont pas sans inter-
frrences, ce qui signifie qu’ils ddsignent autre chose que la simple succession
chronologique des figures du politique.

6Ce theme est ddjt celui au nom duquel, dans la Gr~ce antique, on distinguait le basileus du
tyrannos. Ce lieu commun de la doctrine politique signifie clairement l’effacement de ]a volont6
individuelle des gouvernants.

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DE LA LGITIMLT] DU POUVOIR

1. Le mod~le thiologique de la lMgitimitg

Les anciens Grecs avaient soulign6, par le mythe de Cronos7 ou la l6gende
de Deucalion’, le caract~re sacr6 du politique, qui implique selon eux un n~ces-
saire recours au pouvoir th6ocratique. A Rome, 1’alliance du jus et dufas fut si
profonde que le Caesar Imperator 6tait r6put6 divin et qu’un culte lui 6tait vou6
apr~s sa mort9 . Mais ce serait une interpr6tation intempestive que de chercher
dans le monde antique une thdorisation th6ologique de la 16gitimit6. En
revanche, quinze si~cles durant, se d6veloppa, dans l’ombre de l’Eglise catho-
lique romaine, une doctrine th6ologico-politique qui, assignant au pouvoir un
fondement divin, n’en trouvait la 16gitimit6 que sur un horizon m6taphysique de
transcendance : la th6orie du droit divin des rois d6veloppe la formule de saint
Paul: Nulla potestas nisi a Deo. La 16gitimit6 du Pouvoir se confond avec la
pr6rogative que confere un mandat divin. Certes, la doctrine poss~de des
accents diversifi6s plus ou moins subtils. Mais, de saint Augustin t Bossuet, elle
admet que la Providence gouveme tout, y compris les royaumes de la terre’0 . Le
roi est roi, dit-on, par << la grace de Dieu >>, ce qui signifie non pas que Dieu
choisit ceux qui sont appel6s A gouvemer les hommes, mais que Dieu seul dis-
pense A ceux que les hommes se sont choisis pour chefs le droit de gouverner.
La politique 6tant une province de la th6ologie, la doctrine du droit divin des
rois enseigne que les rois ont requ << mandement de Dieu >> ou qu’ils sont les
<< lieutenants de Dieu sur la terre >>. Le roi est le vicaire de Dieu dans l’ordre
temporel puisque c’est de Lui et de Lui seul qu’il regoit son autorit6″.

Le cadre doctrinal dans lequel s’inscrit cette conception de la 16gitimit6 est
d6lib6r6ment th6ologique et eccl6sial, voire n6o-testamentaire: il semble bien
en effet que le pouvoir des clefs (claves juris), c’est-t-dire le pouvoir 16gal de
Her et de d6lier (potestas ligandi et solvendi), fonde le pouvoir royal exactement
comme il institue l’autorit6 du Souverain Pontife. Le pouvoir politique, institu6
de jure divino, est, comme le dit Kantorowicz, crypto-th6ologique. I1 en r6sulte
que, trouvant le fondement de son existence et, partant, la raison de sa 16giti-
mit6, dans les d~crets de Dieu, le Pouvoir polifique, par sa nature m~me, enfante

7Voir : Platon, Politique, 269 a – 274 d : le r~gne de Cronos correspond au temps des pasteurs

divins de l’Age d’or.

8Voir: Platon, Les Lois, 713 c – 714 d. Platon expose A nouveau le mythe de l’age d’or, c’est-
l-dire du r~gne de Cronos et du Dieu 16gislateur; mais les hommes furent si vicieux que Zeus
inonda Ta Terre pour les punir ; seuls, Deucalion et sa femme furent estim6s avoir assez de justice
pour 6chapper A Ta punition. Prom6th6e leur permit de repeupler la terre. Is passent ainsi pour les
anctres, 6videmment sacrds, du peuple grec.

9Cela ne signifie nullement que I’Empereur 6tait dou6 d’un pouvoir charismatique, mais qu’il

portait en lui, de par son titre, un caract~re divin.

‘Saint Augustin, De Civitate Dei, V, 11.
“Au IX si~cle, 1’6veque Jonas d’Orl6ans d6clarait que << la souverainet6 est temporellement confdrde ... par la vertu et le secret dessein de la Providence divine >, Institutio regia, c. VII, cit6
dans A. Lemaire, Les loisfondamentales de la monarchiefrangaise d’apres les thioriciens de Fan-
cien rigime, Paris, Fontemoing, 1907.

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les < myst~res de l'ttat >1 : les voles de Dieu 6tant imp6nrtrables et la distance
de l’homme Dieu 6tant infmie, donc incommensurable, le Pouvoir a beau 8tre
l6gitime, c’est-it-dire conforme h la loi de Dieu, il s’entoure d’6nigmatiques
brumes dans l’6paisseur desquelles les rois thaumaturges peuvent aisrment trou-
ver place. Mais l’important est que le roi, 6tant vicarius Dei ou imago Dei 3 , se
caractrrise, exactement comme le Pape, par sa sacralit6. La cl6ricalisation de
l’office royal en fait, v6ritablement, un ministerium14 d’essence sacerdotale et
sacramentelle’5.

Cette conception de la 16gitimit6 est li6e A la th6orie complexe des deux
corps du Roi >>, du moins eu 6gard au rapport qu’elle 6tablit entre la Justice et
le Pouvoir. Le Roi 6tant, de par la volont6 divine, fontaine de Justice >>16, et
se rrfrrant, en tant que tel, A une < valeur-6temit6 >> , la Couronne ne peut se
placer que sous le signe de l’idrologie dynastique afm d’assurer sa continuit6.
L’Empire est 6temel (Imperium semper est) et le roi ne meurt jamais >>.
L’assise de la 16gitimit6 est exprimre par la crl~bre formule : Le Roi est mort.
Vive le Roi! >> qui inscrit la continuit6 politique dans la conception scolastique
de 1’6temit6 du monde.

Cependant, ds le XII6 si~cle, s’esquisse un infl~chissement de la doctrine.
Ainsi, Jean de Salisbury accorde une grande importance A la distinction de la
personne publique (persona publica) et de la personne priv~e (privata voluntas)
du Prince 8 ; Balde”9, glosant, de son c6t6, la Glossa ordinaria d’Accurse,
explique que, lorsqu’un interdit est lance6 par l’Eglise sur une communaut6,
celle-ci peut nranmoins demeurer valide pendant cent ans ou plus >> qua
populus non moritur (parce que le peuple ne meurt pas): dos lors, l’octroi de
l’imperium A un Prince s’av~re etre A la fois l’oeuvre du Dieu 6temel et l’oeuvre
du peuple immortel. Dans l’idre de la continuit6 dynastique qui fonde en valeur
la 16gitimit6 du Pouvoir royal, s’entrem~lent dor6navant, au gr6 des commen-
takes de la Bible, des gloses du droit romain et d’essais doctrinaux novateurs20,
des 616ments de mysticisme et des intuitions de la’cit& I1 fallut n6anmoins atten-
dre le XVII6 si~cle pour qu’une autre problrmatique, non plus thrologique et

12Voir: E. Kantorowicz, (Mysteries of State and Its Late Medieval Origins >> (1955)48 Harvard

Theological Review 65 Ak la p. 71, n. 22.

130n dit aussi du Roi qu’il est Dens in terris ou Deus terrenus.
‘4Voir: F. Blatt, < Ministerium-Mysterium >> (1923) IV Archivum latinitatis medii aevi 80.
15E. Kantorowicz, Les deux corps d Roi, Paris, Gallimard, 1989, 1 la p. 84.
16L’expression est particulirement appliqu~e par Kantorowicz ak Fr~drric II, auteur, en 1231,
‘7Kantorowicz, supra, note 15, a ]a p. 199.
‘5 Jean de Salisbury, Policraticus, vers 1159.
19Balde est l’auteur des Commentarii in Codicem (1358-1395) et des Commentarii in Digestum

d’un recueil de constitutions siciliennes, le Liber augustafls.

(1357-1397).

2 0Citons par exemple le De Monarchia de Dante (1309) et le Defensor Pacis de Marsile de

Padoue (1324).

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DE LA LtGITIMITP, DU POUVOIR

eccl6siale, mais anthropologique et rationaliste, de la l6gitimit6, parvienne h se
formuler.

2. Le modle rationaliste de la ligitimitd
Selon la tradition th~ologico-politique qui traverse la scolastique m6di6-
vale, le principe de 16gitimit6 du Pouvoir n’6tait manifestement pas de ce
monde. Or, de cette ide qui est un signe des temps, Etienne de la Bo~tie, au
milieu de XVI si~cle, pergut parfaitement le sens. Croire a la puissance quasi-
divine de Pyrrhus, aux vertus magiques des fleurs de lys, de 1’ampoule du sacre
et de l’oriflamme2′ est l’attitude d’une conscience politique qui demeure
englu~e dans un 6tat de minorit6. Cela signifie son incapacit6 et son irrespon-
sabilit6. Seule, une conscience infra-politique accepte les pr6tendus miracles
que rendent possibles, dit-on, les fondements th6ologiques du Pouvoir politique.
C’est pourquoi le Discours de la servitude volontaire de la Bo6tie t6moigne du
refus, pour la premiere fois clairement formuM, de chercher au ciel le principe
fondateur de l’autorit6 politique : demander A la transcendance divine de d6cider
de la 16gitimit6 du pouvoir des princes apparalt comme un signe de l’immaturit6
politique des hommes.

Aussi bien l’6veil de la conscience politique, prdpar6 de fagon souterraine
et diffuse au fil du temps, devait-il engendrer, en m~me temps que la d~sacra-
lisation de l’ide de 16gitimit6, la justification rationnelle de la validit6 du
Pouvoir. Ce fat l’oeuvre, a la fin du XVIhme si~cle, d’auteurs mineurs, peu ou
pas philosophes. Ils n’en ont pas moins bouscul6 la postulation th6ologique du
politique et op~r6, en d~sacralisant la lgitimit6, son anthropologisation.

Ainsi La Bo6tie expliquait-il, des 1548, que, si le tyran n’6tait pas soutenu
par la connivence calcul6e d’une horde de flatteurs et par la passivit6 complice
d’un peuple apathique, il se retrouverait seul, non pas au-dessus de tous, mais
abandonn6 de tous. Et, seul, le tyran ne peut plus rien, car il n’est plus rien. Par
une puissante intuition contractualiste, La Bo6tie a compris que l’autorit6 de
ceux qui gouvernent a besoin de l’investiture et du soutien de ceux qui sont gou-
vem6s : sa 16gitimit6 et sa prennit6 sont A ce prix. En consdquence, il est inutile
que le d6tenteur du Pouvoir en appelle A une grace divine. Cet appel n’est
qu’une ruse des princes en mal de puissance pour frapper et asservir l’imagina-
tion des masses22. Pourtant, La Bo6tie ne lance pas de machine de guerre contre
la th~orie du droit divin des rois : il entend seulement montrer que, sans le con-
sentement du peuple, mAme un g6ant politique s’effondre et que, par cons6-
quent, la 16gitimit6 du Pouvoir ne peut s’expliquer selon le rapport vertical de
la transcendance : c’est IA une fable mystifiante. Le Pouvoir trouve sa 16gitimit6
dans le pacte tacite, toujours renouvelable, par lequel les gouvern6s accordent
investiture aux gouvemants : rapport horizontal d’homme a homme. La Cit6 ter-

2 1E. de la Bo~tie, Discours de la servitude volontaire, 6d. Flammarion, Paris, 1983 aux pp.

159-160.

221bid. a la p. 158.

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restre n’a pas
parce qu’elle est, de part en part, affaire d’homme.

reflrter la Cit6 c6leste. En elle, Dieu est muet, tout simplement

Cette volont6 de sicularisation ne va pas sans un certain hrofsme intellec-
tuel. I1 fallait des libellistes plut6t que des philosophes, pour l’assumer. Ce
furent, au lendemain de la Saint Barthel6my, les Monarchomaques protestants
qui, utilisant comme un brulrt l’intuition contractualiste de la Bo6tie, donn6rent
la philosophie politique un essor qui allait bientrt devenir inflation. Par
exemple, Frangois Hotman, dans sa Franco-Gallia (1573), soutient que, seule,
la sanction populaire rend l’autorit6 royale 16gitime. Du Plessis-Momay, dans
les Vindiciae contra Tyrannos (1579), apporte la premiere th6orie juridique du
contrat social : si, selon lui, l’61ection des rois demeure oeuvre divine, leur ins-
titution est l’oeuvre du peuple. Les principes d’hrdit6 et de primog6niture ne
sont que des fagades ; le roi n’est roi que par la confiance populaire. L’Irlandais
Buchanan et le Polonais Modrzewski soulignent de meme que l’investiture
populaire est la condition sine qua non de la 16gitimit6 du Pouvoir. Leur id6a-
lisme juridique 6branle la th6ocratie et s’affinme comme le doublet de l’huma-
nisme moral de la Renaissance. A la faveur d’un nouveau regard anthropologi-
que et dans un temps de mutation intellectuelle, la 16gitimit6 du Pouvoir se
dessine dans une perspective contractualiste dont l’homme est le foyer.

D~s lors, l’ide de 16gitimit6 ne peut trouver place que dans une probl6ma-
tique contractualiste. Elle s’arrache aux configurations indrcises dans lesquelles
elle s’emp~trait encore dans les pamphlets monarchomaques et trouve sa ratio-
nalisation chez des philosophes comme Hobbes, Locke et Rousseau. Quelles
que soient les diffrences, parfois considrrables, entre ces auteurs, un point de
non-retour est atteint, ce qu’attestera la Rdvolution frangaise dont les meneurs
et les doctrinaires – Mirabeau ou Si6y~s –
c6l~brent la souverainet6 du peuple
ou de la nation en ne concevant d’autre 16gitimit6 que celle dont la volont6
g6n6rale, nfe du contrat, est le creuset. Comme telle, et par la vertu du contrat
social, la 16gitimit6 est fondre en raison. Avant m~me que l’on ne songe t inten-
ter procts A la monarchie, la rationalisation de l’idde de ldgitimit6 l’apparente
aux racines d6mocratiques de l’autorit6 civile : Rex est populus disait Hobbes;
la souverainet6 est celle du peuple, dit Rousseau ; et Si6yts insiste sur la volont6
nationale.

Mais, autour de ces theses, l’unanimit6 ne se fait pas.
3. Le module traditionnaliste de la ligitimit.
Au coeur du XVIIl~me si~cle, tandis que se d6veloppe le rationalisme des
Lumitres, des rrticences s’61vent eu 6gard h la comprehension contractualiste
du Pouvoir. Montesquieu, en r6activant une ide de Bodin, ddveloppe la those
de 1′<< esprit gdnrral des nations o'. Hume d6nonce l'erreur, axiomatique et pro- crdurale, de la rationalit6 throrique et abstraite en laquelle se fonde, dit-il, le 23Montesquieu, L'Esprit des Lois, XIX, 4. 1989] DE LA LEGITITt DU POUVOIR contrat social. Nul raisonnement n'est apte, selon lui, A conf6rer une garantie A l'autorit6 des gouvemements. La 16gitimit6 du Pouvoir ne trouve pas son assise dans la postulation abstraite et dogmatique d'une raison sp6culative A pr6tention scientifique, mais dans les coutumes, les traditions, les opinions et les habitudes de vie des peuples. La l6gitimit6 du pouvoir se fonde sur sa longue possession. Elle est, somme toute, la longue patience du politique. Elle n'a donc rien d'une relation abstraite puisqu'elle puise sa consistance dans l'immense r6servoir de l'expgrience historique et des croyances traditionnelles. La 16gitimit6 dans l'Etat a besoin de l'histoire concr~te et vivante des peuples en laquelle elle plonge ses racines. Contre le dogmatisme rationalisant des Lumi6res, qui ne sait pas tenir compte des valeurs cisel6es et v6hicul6es par le temps de l'histoire, Hume trace en pointill6s l'6pure d'une thdorie de l'institution qui est l'antidote subtil de la doctrine du contrat social'. D'une certaine mani~re, Hume pr6lude aux conceptions traditionnalistes et romantiques qui trouveront A se d6velopper au lendemain de la R6volution fran- gaise. I1 n'est gure douteux que Burke, se rebellant contre le cours que prennent les 6v6nements de France, ait prolong6 les ides de Hume. La r6action alle- mande, pr6par6e par les Stiirmer et par Herder - celle de Rehberg ou de Genz donne une large place a la tradition comme fondement de la 16gitimit6. En - France meme, les theses de Chateaubriand, de Benjamin Constant ou de Joseph de Maistre dessinent moins, comme on- e dit g6n6ralement, une doctrine contre- r6volutionnaire qu'une philosophie taditionnaliste de la 16gitimit6: seules, l'histoire et la coutume sont capables de conf6rer ordre et stabilit6 A la politique. Ces theses, assur6ment, font ressurgir dans la politique un certain mysticisme providentialiste, teint6 de naturalisme et de romantisme. Aussi bien, du point de vue de la doctrine, l'historicisme prendra-t-il le relais de ces philosoph~mes qui reposent sur des postulats non rationalisables ; du point de vue de la pratique politique, les adeptes de la Restauration et les d6fenseurs du Legitimisme s'en remettront-ils a un conservatisme sans concession qui incame les ides et les symboles de la France ant6-r6volutionnaire. On pourrait penser, d'apr~s ces doctrines, que chaque 6poque a sa 16giti- mit6 et que cette id6e, comme celle de culture, se place sous le signe du rela- tivisme. Le probl~me, en v6rit6, n'est pas 1M. Les diff6rents modules doctrinaux de la 16gitimit6, A coup sir r6v6l6s par la marche des ides, nous apportent autre chose que l'image de l'6volution politique des peuples. Ils nous enseignent la multivocit6 de cette id6e, son incapacit6 intrins~que A 8tre d6fimitivement claire et distincte, les tiraillements conflictuels dont elle est le lieu, pour tout dire le halo de brume qui se reforme toujours autour d'elle, lors m~me que la doctrine a cru la th6oriser. 24Voir: S. Goyard-Fabre, <> 93 (1988) Revue de M6taphysique et de Morale 337.

McGILL LAW JOURNAL

(Vol. 35

L’id6e de 16gitimit6 est donc probldmatique en soi. Cette aspect probl6ma-
tique habite tous les modules que la philosophie a 6labor6 de cette id6e. II faut
tenter de comprendre pourquoi il en est ainsi.

II. Au coeur du problme : l’6quivocit de la r6f6rence h la < loi >>

L’6tude doctrinale que nous avons esquiss6e enseigne que la 16gitimit6, en
tous ses modules th6oriques, proc~de de l’exigence d’ordre qui est au principe
de la politique: il faut une r~gle pour conjurer la force ou la violence, l’arbi-
traire ou le caprice. La rifrrence nomologique est l’axiome commun de toutes
les doctrines de la 16gitimit6. II ne faut pas s’en 6tonner d’ailleurs puisque l’6ty-
mologie rattache les termes de Mgitimit6 et de loi (lex, “qop.o, nmos). Mais la
difficult6 vient de ce que le mot loi est aussi la racine du terme ligalitg. Cette
remarque, plus philologique que philosophique, nous conduit n6anmoins au
coeur du probl~me. Ligitimitg et l9galit sont deux doublets et la question est
de savoir si et comment ils se diff6rencient pour s’articuler l’un h l’autre.

1. L’enjeu du problme

Le problme de la 16gitimit6 du Pouvoir politique est un probl~me sp6ci-
fique. En effet, la 16gitimit6 d’un mariage ou d’une filiation ne peut se d6finir
que par sa r6gularit6 formelle, c’est-h-dire que par son caractere l6gal, par sa
conformit6 t la loi positive. Mais la 16gitimit6 du Pouvoir se pr6sente avec une
silhouette autrement brouillfe. Certes, la 16gitimit6 exclut l’usurpation et, h ce
titre, elle inscrit l’autorit6 politique dans l’univers du droit. Mais on s’apergoit
aussit6t que ce crit~re purement objectif est loin d’8tre d6cisif puisque l’histoire
nous apprend tant6t que le principe de 16gitimit6 est invoqu6 contre le droit
6tabli (ce fut le cas des partisans de Louis XVII d6fendant, contre le droit posi-
tif de la R6volution puis de l’Empire, la valeur de la tradition dynastique), tantot
que le gouvemement est ill6gitime au motif qu’il est ill6gal (ce fut le cas du
r6gime de Vichy instaur6 le 10 juillet 1940, en tant qu’il d6rivait d’une loi inter-
venue en violation de la Constitution). Donc, le crit~re du formalisme juridique
n’est pas d6cisif en mati~re politique. Invoqu6 tant6t h l’appui de la l6gitimit6,
tant6t contre elle, il ne saurait en exprimer l’essence. Lors meme que la 16giti-
mit6 exclut l’anomie et ne peut atre pens6e hors de la sphere du droit, elle
d6borde le cadre positif de l’ordre juridique : la 16galit6 ne suffit pas A asseoir
la 16gitimit6.

Voilh une premiere clarification.
Seulement, bien que cette premiere clarification ait le m6rite d’exclure
aussi bien l’arbitraire politique (puisqu’il n’y a de 16gitimit6 que de droit) que
le pur conventionnalisme (puisque la 16gitimit6 d6borde la r6gularit6 formelle),
elle est loin de faire toute la lumi~re sur le probl~me. Elle bute en effet sur l’6pi-
neuse question des rapports du politique et du juridique / question d’autant plus

1989]

DE LA LtGITIMITE DU POUVOIR

dpineuse que la notion de 16gitimit6 est invoqu6e surtout lorsque des circons-
tances exceptionnelles ou une crise 6branlent la vie d’un ttat.

L’enjeu du probl~me est donc 6norme, et bien qu’il ait toujours exist6, l’on
comprend qu’il ait pris dans l’dge modeme une envergure redoutable. Dans un
monde oti s’est accrue la conscience politique des peuples, la 1dgitimation de la
domination au delt du fondement th6orique du Pouvoir, constitue la pratique
politique quotidienne. Or, comme le d6montrent Weber et Ferrero, l’articulation
de la 16galit6 et de la 16gitimit6 dans cette pratique est des plus d6licates.

2. L’galitf et ligitimitd: Weber et Ferrero

Comme Cic6ron, Weber distingue Pouvoir (Herrschaft) et puissance
(Macht). Le Pouvoir n’est pas un simple rapport de fait, mais < un rapport 16gi- time de domination et de subordination >>. La 16gitimit6 permet h l’autorit poli-
tique d’obtenir le consentement de la communautd et de r6ussir h imposer
ob6issance.

Seulement, Weber ne cherche pas, en doctrinaire, h fonder th6oriquement
la 16gitimit6 du Pouvoir. Sociologue, il constate, il d6crit. C’est ainsi qu’il dis-
ceme trois figures id6ales-typiques de la 16gitimit6 – un ideal-type 6tant, selon
lui, < une construction intellectuelle que l'on obtient en accentuant par la pens6e des 616ments d6termin6s de la r6alit6 >26.

Ces trois ideal-typen sont: la ligitimitj charismatique, lie au caract~re
prestigieux et sacr6 ou aux qualit6s exemplaires d’une personne; la lggitimitg
traditionnelle, ent6e sur la saintet6 des us et coutumes, en quoi Weber d6c~le
l’autorit6 de < l'6temel hier >> ; et enfm, la lgitimiti rationnelle, dans laquelle
le < porteur du Pouvoir >> est 16gitim6 par les r~gles qui d6fmissent les compe-
tences des organes de lIttat27. D’une certaine mani~re, ces << trois raisons intemes > qui justifient la domination correspondent, pour l’essentiel, aux trois
<< modules >> que la philosophie politique a tour
tour 61abor6s. Toutefois, la
d6marche de Weber, qui n’est pas sp6culative, vise avant tout
les significations diff6renci6es de ces schemes de la 16gitimit6. Tandis que la
16gitimit6 charismatique s’affirme surtout, dit-il, en des p6riodes de mutation
politique, voire, de r6volution et, partant, ne peut se proroger longtemps, la 16gi-
timit6 traditionnelle et la 16gitimit6 rationnelle oeuvrent au contraire At la stabi-
lit6 des r6gimes. Le paradoxe est qu’elles y parviennent par des cheminements
antagonistes : ou bien par
‘apport de l’exp6rience, ou bien par la r6gulation
juridique. Tout se passe comme si le probl~me de la 16gitimation 6tait l’index

comprendre >>

25M. Weber, Wirtschaft und Gesellschaft (ouvrage publiM en 1922, deux ans apr~s Ta mort de
‘auteur et traduit en frangais sous le titre Economie et socigt9, Paris, Plon, 1971).
26P. Raynaud, Max Weber et les dilemmes de la raison moderne, Paris, Presses Universitaires de
27Weber, traduction frangaise, supra, note 25
28Weber, Le savant et le politique, traduction de Ta conf6rence de 1919 Politik als Beruf, Paris,

France, 1987 t la p. 49.

la p. 222.

dd.10/18, 1963

la p. 102.

REVUE DE DROIT DE McGILL

[Vol. 35

Or, constate Weber, c’est un trait du monde actuel –

des bifurcations et des conflits qui d6chirent la politique. La 16gitimit6 du
Pouvoir est le miroir dans lequel se reflte l’image pol6mique de la politique.
il dit cela,
rappelons-le, au lendemain de la Premiere Guerre Mondiale- que la 16gitimit6
rejoigne la 16galit6. La vie politique, surtout depuis le XVIIIme si~cle, s’est
intellectualis6e de plus en plus. Elle s’est plac6e sous 1’6gide de la raison, de
sorte que s’est accomplie, en m~me temps que << le d6senchantement du monde >> et le << recul du pathos grandiose de 1'6thique chr6tienne >>, la juridici-
sation ou, si l’on pr6fere, la l6galisation de la politique. Le r6sultat est clair:
16gitimit6 et 16galit6 s’impliquent mutuellement: de meme qu’une loi injuste
serait une contradiction dans les termes, de meme un ordre juridique ill6gitime
ou une 16gitimit6 non 16gale aurait la silhouette d’un monstre. Telle est bien,
selon Weber, le sens qui s’attache au lib6ralisme constitutionnaliste issu de
Benjamin Constant ou de Laboulaye. Plus g6n6ralement, la 16galit6 est devenue,
dans le positivisme juridique, l’6talon de la 16gitimit6: son concept s’inscrit
dans le cadre formel de la r6gularit6 juridique et d6coule de la postulation
technico-rationnelle qui se croit sire de sa << neutralit6 axiologique >>. Ainsi
s’expliqueraient, outre l’aspect proc6dural de la politique, la fonctionnarisation
du Pouvoir, la sp6cialisation de ses taches, l’inflation administrative et bureau-
cratique de ce temps. << Saint Bureaucratius >> est l’auxiliaire oblig6 de la 16gi-
timit6. Dans l’impersonnalit6 d’un tel syst~me, la voie est ouverte pour la d6mo-
cratie de masse.

Donc, dans l’ideal-type des soci6t6s politiques des ann6es 1920 tel que le
dessine Max Weber, le principe de la 16gitimit6 rationnelle et la syst6maticit6
juridique en sont arriv6es h coincidence.

En 1943, au coeur de la Seconde Guerre mondiale, Ferrero croit jeter un
d6fi it Max Weber en sculptant la statue de la 16gitimit6 comme << g6nie invisible de la Cit6 >>29.

Le Pouvoir, explique-t-il, peut-8tre envisag6 A travers son titulaire ou selon
son exercice: on ne saurait confondre souverainet6 et gouvemement. Du pre-
mier point de vue, le Pouvoir est l6gitime si celui qui le d6tient a un juste titre
h faire pr6valoir; du second point de vue, le Pouvoir s’exerce l6galement lors-
qu’il respecte les constitutions et les lois. Donc, la 16gitimit6 est un concept poli-
tique, et la 16galit6, un concept juridique0.

29L’ouvrage de G. Ferrero, supra, note 5, dcrit en 1942, parut en France en 1945. Entre Weber
et Ferrero, Carl Schmitt avait publi6 (1932) une 6tude intitulde Legalitait und Legitinitiit, supra,
note 4, traduite en frangais en 1936. Ce texte est une 6tude historique de la R6publique de Weimar
et non un texte explicite de philosophie politique : en ses grandes lignes toutefois, il signifie l’ac-
cord de la I6gitimit6 et de la I6galit6.
30Dans les ann6es 1960, Alexandre Passerin d’Entr~ves a remis sur le m6tier ]a question de l’ar-
ticulation des concepts de I6gitimit6 et de 16galit6, en 61argissant la question de mani~re explicite
au problme des rapports entre le Pouvoir et Ia r6gle et meme entre la politique et le droit, dans
<< Legality and Legitimacy >> (1963) 16 The Review of Metaphysics 687 ; < L':dgalit6 et 16gitimit6 o 1989] DE LA LEGITIMITE DU POUVOIR Cette distinction op6r6e, Ferrero expose qu'il existe quatre principes de 16gitimit6 qui fixent le titre du Pouvoir: la 16gitimit6 est 6iective, h6r6ditaire, aristo-monarchique ou d6mocratique. Mais l'important est que ces principes ne sont ni les axiomes d'un syst~me politique hypoth6tico-d6ductif, ni des postu- lats m6ta-politiques de l'ordre politique, ni des dogmes affirmant la pr6valence d'un r6gime. Ces << principes > sont en fait n6s du consentement des couches
sociales aux traditions. En cons6quence, un r6gime politique est viable, c’est-i-
dire durable, si ses formes sont en accord avec les structures et les opinions de
la soci6t6. Inversement, l’instabilit6 poliique, c’est-h-dire la succession de
r6gimes hostiles les uns aux autres, provient du d6calage entre les formes poli-
tiques et les structures sociales. Proche de Montesquieu, Ferrero voit dans la
16gitimit6 la concordance du Pouvoir avec << l'esprit g6n6ral d'une nation >> L un
moment donn6 de son histoire. Donc, aucun r6gime n’est l6gitime en soi ou par
soi. I1 devient 16gitime si le temps confirme sa competence h satisfaire les
requites de la soci6t6. Autrement dit, le Pouvoir est l6gitime s’il acquiert la con-
fiance de la communaut6.

Ii est donc clair que Ferrero repousse l’id6e d’une 16gitimit6/16galit6 plac6e
sous le signe du formalisme et de la rationalit6. M~me au milieu du XX~me
si~cle, la 16gitimit6 ne vient pas << d'en haut >>, c’est-h-dire de la rationalit6 abs-
traite de la loi comme le dit Weber; elle vient << d'en bas >>, c’est-i-dire du con-
sentement du plus grand nombre: elle tend h devenir d6mocratique. Mais l’im-
portant est que, seule, la dur6e lui confere validit6. Autrement dit –
et voilh
l’essentiel –
la 16gitimit6 est une cat6gorie normative qui, tout en fondant le
Pouvoir, est valid6e par la r6ussite de ce m~me Pouvoir. Un Pouvoir qui 6choue
voit sa 16gitimit6 s’effriter. Qu’est-ce h dire, sinon qu’en exorcisant la peur
latente et r6ciproque qui hante la relation entre gouvem6s et gouvernants, la
16gitimit6 rend possible le miracle de la confiance et de l’ob6issance. C’est
<< une cristallisation sentimentale >>, invisible en la Cit6, mais puissante parce
qu’elle vit au coeur de la nation et rend possible l’extraordinaire transmutation
du fait en droit31. Si donc une norme de 16gitimit6 est consid6r6e comme le prin-
cipe fondateur et r6gulateur d’une politique, elle n’est le privilege d’aucun
r6gime ; elle n’est pas non plus un paradigme transcendant et absolu : elle est
un fait de culture.

La difficult6 vient de ce que, comme tout fait de culture, elle est vuln6rable
et fragile, le propre de toute culture 6tant de se modifier pour se perp6tuer.
Tributaire de l’opinion, la 16gitimit6 est toujours charg6e d’ambigu’tis et n~ces-
sairement ponctu6e de discordes et de crises.

dans V’idge de Lgitimiti, Annales de Philosophie politique, Presses Universitaires de France, 1967
t la p. 29 ff. L’auteur entend exprimer, dit-il, son < d~saccord >> avec Carl Schmitt.
3 1C’est ce qu’avait d6jA remarqu6 B. Constant, < De l'esprit de conquete >> dans Oeuvres, Alfred

Roulin, dd., Paris, Gallimard (Biblioth~que de la P16iade), 1957

la p. 1031.

McGILL LAW JOURNAL

[Vol. 35

3. L’ambivalence du rapport du Pouvoir i la loi

Ferrero, en refusant d’accorder A la lgitimit6 un statut de rationalit6,
croyait se poser en adversaire ou en critique de Weber. C’6tait se m6prendre.
Car Weber savait tr~s bien que la pratique politique r6elle n’est pas purement
rationnelle et qu’un d6calage peut y disjoindre la 16galit6 et la 16gitimit6. Un
ordre 16gal injuste peut exister. Un r6gime 16galement institu6 peut s’av6rer ill6-
gitime. L’ideal-type n’6pouse pas la r6alit6 de l’exp6rience en ses multiples con-
tours ; il accentue des tendances ; il souligne des lignes de force que la singu-
larit6 empirique peut toujours infl6chir.

Autrement dit, par des cheminements et selon des schemes mdthodolo-
giques diff6rents, Ferrero et Weber ont mis en 6vidence une meme v6rit6 poli-
tique : h savoir que la 16gitimit6 du Pouvoir 6chappe h une syst6matisation int6-
grale. Le rapport du Pouvoir A la loi est loin d’8tre clair et univoque. D’ailleurs,
le ph6nom~ne de la r6volution, qui installe un gouvemement hors des proc6-
dures constitutionnelles et qui porte toujours en ses flancs les puissances d’une
restauration, 61ve A son acm6 l’ambivalence du rapport de la 16gitimit6 et de la
16galit6. Cette ambivalence ne peut etre que pol6mique. Elle livre la politique
A d’in6vitables soubresauts et A des d~chirements tragiques. La r6alit6 politique
est le lieu oia les contraires sont ins6parables et finissent toujours par entrer en
conflit.

I]I. Les crises de la lMgitimitM ou le problme de la l6gitimation

Le vieux probl~me de la l6gitimit6 est devenu pour la philosophie un pro-
blame d’actualit6 car, plus que jamais, 1’6cart se creuse aujourd’hui entre le cr6-
dit que r6clame l’autorit6 politique et les justifications qu’elle est susceptible
d’apporter A ses exigences. Ce que Paul Ricoeur appelle << un 6cart de 16gitima- tion >> (a legitimation gap)32 constitue pour Jtirgen Habermas << le problme de la lMgitimation >, fondamentalement habit6 par la notion de crise3

I1 faut analyser et interpriter cette crise.

1. La crise de ligitimitg des socigtis occidentales

Pour comprendre la crise de 16gitimit6 qui affecte notre temps, il faut
d’abord remarquer l’extraordinaire extension prise aujourd’hui par ce concept
dans les soci6t6s d6mocratiques occidentales. II s’applique non seulement h l’or-
dre politique ou juridique, mais aussi A l’ordre social, 6conomique ou culturel.
Dans le m~me temps, le ph6nom~ne g6n6ral de cette fin de si~cle est que, en
tous ces domaines, le doute s’est insinu6, conduisant t mettre en accusation A

32P. Ricoeur, < La raison pratique >> dans T.F. Geraets, 6d., Rationality To-day I La rationalit6

aujourd’hui, Ottawa, Editions de l’Universit d’Ottawa, 1979, 225

la p. 242.

33J. Habermas, Raison et lIgitimiti : problrmes de lggitimation dans le capitalisme avancj, trad.

par Jean Lacoste, Paris, Payot, 1978.

1989]

DE LA LEGrIUJTT DU POUVOIR

la fois les proc6dures rationnelles de 16gitimation et l’existence de valeurs uni-
verselles ou du moins assez largement partag6es pour que, sur leur base, puisse
s’6tablir un consensus’. A l’heure oji l’ide de 16gitimit6 accede t sa plus large
connotation, elle est, simultan6ment, entr6e en crise.

Habermas explicite ce concept de crise par comparaison avec son accep-
tion dans l’ordre m6dical. << Quand nous concevons un processus comme une crise, nous lui donnons implicitement, 6crit-il, un sens normatif >>. La crise nait
donc en un syst~me quand les imp6ratifs structurels internes de celui-ci sont
bouscul6s au point d’&re contredits par des imp6ratifs inconciliables ; cela pose
6videmment un probl~me de r6gulation36 .

Dans les sciences sociales et, singuli~rement, dans la politique, la crise
prend deux visages. Elle est, premi~rement, un trouble grave, si grave qu’il
introduit dans un syst~me une cassure logique ou formelle : il s’agit alors d’une
crise de rationalitj n6e du heurt entre des imp6ratifs de r6gulation inconci-
liables. Mais une crise est, deuxi~mement, ce qui met en p6ril de mort l’identit6
d’un syst~me et, partant, peut le conduire jusqu’at l’explosion. Alors, dans un
syst~me politique, la crise tend < < la perte de I6gitimation >>”. Cette crise-lh ne
se situe pas sur le plan logique; elle est concrete et v6cue. Elle vient de ce que
l’opinion publique, 6branl6e en ses assises les plus profondes, ne donne plus son
adh6sion aux r6gulations que formalise le droit constitutionnel ou positif.
Cofncident alors, 6rosion du syst~me de r~gles 6tabli et besoin de r~gles nou-
velles. La crise ne traduit pas une incoh6rence logico-formelle: elle est une
crise d’identitg. C’est un diplacement de la r6gulation, li6 un bouleversement
des motivations : ou bien l’opinion en appelle h un travail inventif, ou bien elle
puise dans les r6serves de la tradition pour 6chapper aux r~gles du moment.
Cela signifie en premiere approche qu’un syst~me politique est tributaire
d’un syst~me socio-culturel. Le probl~me qu’6tudie Habermas 6tant celui du
capitalisme avanc6, il en d6duit qu’une crise de 16gitimit6, en tant que crise
d’identit6, refl~te les structures de classes d’une soci6t6. En une seconde appro-
che, Habermas soutient que l’opinion publique tend toujours h la << planification id6ologique >>3. Ainsi, A raison des motivations dissonantes –
r6volutionnaires
ou restauratrices –
qui rompent l’ordre juridico-politique 6tabli, la crise de
l6gitimation indique la tendance non pas a dipasser ou A r6soudre les difficult6s
d’un r6gime, mais A diplacer la 16gitimit6 d’un appareil d’ttat h un autre en
r6pondant h des motifs socio-culturels. Une crise de 16gitimit6 est donc, par l’ef-
fet d’une dichotomie des motivations, un blocage des institutions en place parce

34Ibid. aux pp. 150-156.
35Ibid.
la p. 12.
361bid. h a p. 42.
371bid. A la p. 68.
381bid. a lap. 101.

REVUE DE DROIT DE McGILL

[Vol. 35

que les structures normatives qu’elles repr6sentent ne sont plus congruentes aux
besoins de la soci6t6.
Singuli~rement, les soci~t6s r6gies par le capitalisme avanc6 vivraient
aujourd’hui une crise d’identit6 de ce type, due a l’6chec de la 16gitimation
rationnelle, incapable d’assumer le capital accumul6 par la culture tradition-
nelle. Entendons : dans les soci6t6s industrialis6es, un consensus relatif aux
valeurs 6thiques, aux id6aux politiques et m~me aux int6rts sociaux n’existe
plus ; a la place du syst~me des valeurs traditionnelles, le jeu de la concurrence
s’est install6, irrationnel, pluraliste, individualiste, voire 6gofste. Surtout, l’id6o-
logie de l’efficacit6, donc l’utilitarisme, engendre une d6sint6gration axiologi-
que: l’universalisme rationaliste des Lumi~res et l’h~ritage moral du
Christianisme ont perdu leur sens.

On reconnait chez Habermas certains des th~mes avanc6s d~s 1935 par
Husserl dans sa conf6rence du Kulturbund de Vienne sur < La crise de l'huma- nitg europdenne et la philosophie >>. La crise de la raison a amorc6 un processus
de d6composition et de d6liquescence. Certains penseurs, dans le sillage de
Nietzsche, ont imput6 h << la mort de Dieu >> cette crise de 16gitimation : quand
la nihilisme s’6tale, plus rien n’a d’importance. D’autres ont d6nonc6 < le r~gne de l'homme >> et ont pr6dit sa mort. En tout cas, la crise de 16gitimit6 dans
laquelle nous pataugeons vient de ce que la raison s’auto-dtruit en sacrifiant
son universalit6 : elle << 6clate >> en une pluralit6 d’id6es, de croyances, d’int6rets
ou de valeurs39. Or, ce pluralisme est tel –
c’est lt ce qui est grave – qu’au-
cune r6surgence ou restauration des valeurs constitutives du syst~me culturel
ancien n’est possible. Dans le monde politique tout particuli~rement, il n’y a
plus de 16gitimit6 parce qu’aucune restauration n’est pensable. La crise de la
raison est a son comble. Le monde est boiteux. La politique est 6clat6e.

2. Le sens du problme de la lgitimation
Prenons quelque altitude par rapport A la position d’Habermas afin d’en

d6gager les lignes de force et la signification.

La distinction qu’il 6tablit entre norme et principe –

le principe 6tant la
m6ta-norme qui permet de produire des normes4″ –
jette sur le probl~me de la
16gitimation une grande clart6. Que l’on considere par exemple –
abstraction
faite de toute id6ologie –
la succession des r6gimes engendr6e par une crise de
16gitimit6: en Angleterre, l’arriv6e de Cromwell ou celle de Guillaume
d’Orange, ou, en France, la reconquate du tr6ne par Louis XVI ou l’installa-
tion du G6n6ral de Gaulle apr~s la demi~re guerre. A la lumi6re de cette distinc-
tion, il apparait que, par delh les normes juridiques formelles, la politique
implique r~f6rence a des principes fondateurs de nature axiologique et cultu-

39C’est 1 un des th~mes d~velopp~s dans J. Habermas, Theorie des Kommunicativen Handelns,
Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1982, tome I, h la p. 337; trad. par Jean-Marc Ferry sous le titre
Thuorie de l’agir communicationnel, Fayard, Paris, 1987.

4Habermas, supra, note 33, h la p. 124.

1989]

DE LA LEGTIIMTt DU POUVOIR

relle, donc, transjuridiques. L’insuffisance des crit6res de ce que Weber appelait
de manire id6ale-typique la lgitimit6 rationnelle est d~s lors patente : << Une proc6dure >>, dit Habermas, < ne peut h elle seule fournir une 16gitimation. Au contraire, la proc6dure 16galiste est elle-meme soumise A la contrainte de la 16gi- timation >>41. < La croyance A la 16galit6 se d6duit de la croyance h la 16giti- mit6 >>4 et non l’inverse. I existe donc, m~me lorsque la politique tend A se
rationaliser, des r~gles d’action qui ne sont pas susceptibles d’une justification
rationnelle. La question est de savoir si, dans ce ph6nom~ne, qui est source de
d6chirure et de crise, le non-rationnel l’emporte sur le rationnel.

A cette question, Ferrero aurait r6pondu oui puisqu’il trouve le critre de
la 16gitimit6 dans la r6ussite d’un regime. Weber aurait aussi r6pondu affina-
tivement en insistant sur le polythdisme axiologique >> qui fait exploser la 16gi-
timit6 rationnelle. Habermas, quant A lui, creuse philosophiquement cette ques-
tion et s’interroge sur la possibilitj de la raison pratique. Cette probl6matique
d6borde largement notre sujet, mais elle en fait jaillir le sens d’une double
mani~re. Elle indique d’abord que l’ide de 16gitimit6 ne sera jamais 61ucid6e
tant qu’on la rapportera seulement a une rationalit6 de type logico-instrumental,
dont l’hypertrophie ruine les soci6t6s et les politiques actuelles. S’en tenir h
cette perspective, c’est oublier que les activitds rationnelles sont plurielles et
d6terminent des strat6gies ou des modes et des normes de communication tout
autant que des formes logiques de coh6rence43. Elle indique ensuite que l’ide
de 16gitimit6, replac6e dans le cadre d’une raison pratique, renvoie h la contin-
gence des choix initiaux que suppose son fonctionnement. La raison, dit
Habermas, est << raison d6cid6e >> ; elle est, comme telle, toujours partiale puis-
qu’elle prend parti. Donc, la 16gitimit6 politique trouve ses racines dans les
< normes fondamentales du discours rationnel que nous supposons dans chaque ddcision >>.

C’est dire que, en son statut philosophique, l’idde de ldgitimit6 porte la
marque de l’ambigu’t. Ni idgalisme, ni empirisme ou traditionnalisme, ni con-
ventionnalisme ou ddcisionnisme, la ldgitimit6 est irr~ductible A un schdma uni-
taire. L’idde de lgitimit6 est originairement ambivalente t raison de l’impuretj
originaire de la raison pratique. Aussi bien un aveu se cache-t-il dans l’effort
de la pens~e politique pour lgitimer la souverainet6 elle-meme: h savoir que,
dans son ddveloppement m~me, la politique est par essence agonique, non pas
parce qu’elle pose le probl~me de la succession des regimes ou parce qu’en elle
dclatent les rivalitds des hommes ou des partis, mais parce qu’elle est le thdtre
de >. Habermas est moins 6loign6 de Weber qu’il ne le
croit : la ( raison ddcidde >> qui, selon lui, oeuvre dans la pratique politique, est

41Ibid.
42Ibid.
43J. Habermas, < Aspects of the Rationality of Action >> dans Rationality To-day I La rationaliti

la p. 137.
la p. 140.

autjourd’hui, supra, note 32, 185

la p. 190.

McGILL LAW JOURNAL

[Vol. 35

fille des < querelles de 1'Olympe >>. I1 faut donc l’avouer : il entre dans la raison
politique une part de mythes et de choix d6cisoires.

*

Pour autant, l’id6e de 16gitimit6 ne saurait conduire, quelle qu’en soit ‘ap-
proche, au rfgne du soupgon. Elle ne relive pas de quelque cynisme de la rai-
son. Elle ne t6moigne pas de la faillite de la raison dans la condition post-
modeme oii culmineraient le < dissensus > et la < d6l6gitimation >>”. II est vrai
qu’elle ne traduit pas l’imp6rialisme de la raison et que l’id6ologie vient com-
bler 1’6cart entre les pr6tentions d’un syst~me politique
s’imposer et l’adh6-
sion dont il est l’objet. Mais cette complexit6, qui va parfois jusqu’h l’obscurit6,
et l’ind6cision des crit~res de 16gitimit6 n’indiquent pas un destin ; ils expriment
un statut.

L’id6e probl6matique de 16gitimit6, que nous avons abord6e selon des pers-
pectives diverses mais convergentes, nous a permis de comprendre, mieux que
toute autre, que la politique est un art dans lequel i y a, comme disait Kant, un
infmi de la loi au-dessus de la loi. La question n’est pas de savoir s’il s’agit d’un
bon ou d’un mauvais infini. L’important est bien plut6t de ne point oublier que
la politique, comme tout art, 6chappe, dos le principe, A la neutralit6 axiologi-
que. Depuis toujours et pour toujours, l’id6e de 16gitimit6 fonctionne h cet 6gard
comme un r6v6lateur.

44Sur ces thmes, voir, en particulier les analyses de M. Foucault dans Histoire de lafolie 4 I’Oge

classique, Paris, Gallimard, 1961, r66d. complte 1972.

in this issue Seller's Revendication Remedy as a Fossil, The

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